L’intelligence, l’adaptation et le rôle du coaching

L’un des apports majeurs du coaching dans la résolution des questions et des difficultés rencontrées par le coaché, nous paraît être de lui permettre de redécouvrir, de mettre en lumière et d’utiliser tout le « matériel » (formation, expérience, analogies avec d’autres situations vécues) qu’il a en lui, sans nécessairement en avoir la conscience immédiate. De façon non exhaustive, nous examinerons plusieurs des processus disponibles.

A – Développer l’imagination créatrice

Comment se développe l’imagination ?

Pour Piaget, (1896-1980) l’enfant, dès sa naissance, habite un monde irréel empreint du principe de plaisir, ainsi nommé par Freud, un monde qu’il quittera graduellement pour s’approprier le monde réel. Au contraire, Vygotsky, (1896-1934) lui, considère que l’enfant à sa naissance est profondément ancré dans le réel pour répondre à ses besoins primaires et qu’il devra apprendre à s’en dégager pour devenir un être autonome, libre et créateur. Quoiqu’il en soit, les deux auteurs s’entendent néanmoins pour affirmer que c’est à tort que l’on attribue aux enfants une imagination débordante, Les fantaisies de l’enfant ne proviennent pas d’une confusion entre la réalité et l’imaginaire. Au contraire il apparait dans les études plus récentes (Harris 2002) que l’imagination devient très importante dans la construction du réel parce qu’elle permet de penser les différents possibles (voir dans Descartes sa réflexion sur le morceau de cire, les chapeaux et les manteaux…). L’imagination représente donc un mode de pensée qui repose sur la capacité à se dégager consciemment du réel pour construire des images inédites qui permettent d’avoir une vision plus riche et plus complexe de réel. Tout en reconnaissant avec Piaget que chez le jeune enfant, l’imagination est un acte spontané souvent en lien avec les émotions qui aurait pour fonction, entre autres, de combler les vides cognitifs laissés par son inexpérience du monde, il faut admettre, avec Vygotsky  que, petit à petit, l’imagination se développe parallèlement à la pensée rationnelle et devient une activité réfléchie, complémentaire de la pensée rationnelle et génératrice de nombreux «  possibles » qui ouvrent des horizons nouveaux. Raison et imagination représentent deux modes de pensée interdépendants qui bénéficient également d’une même stratégie d’apprentissage, la métacognition.

B) Stimuler l’imagination

En réalité, nous avons tous un important potentiel de créativité, que nous n’exploitons que partiellement, mais qui est bel et bien à notre disposition.

Outre une certaine quantité d’informations et de connaissances stockées dans nos mémoires, l’imagination, l’inventivité, le sens de l’improvisation ou de l’anticipation sont des composantes de ce que nous appelons créativité. Nous disposons tous de ces différents éléments, et surtout, nous pouvons les développer par la pratique. Il nous suffit, pour exploiter au mieux notre potentiel créatif, d’acquérir par l’entraînement une certaine tournure d’esprit, et d’oser changer certaines de nos habitudes, de nous donner plus d’autorisations.

Mais produire des idées dans le but de développer de nouveaux produits suppose de savoir ce que l’on souhaite créer, et d’orienter sa réflexion avec méthode.

Le rôle du coach dans ce domaine, sera de trouver les instruments, (suppositions, images, paroles…) permettant de sortir le coaché de sa perception immédiate, afin de susciter en lui quelque chose de plus profond, de lui donner les autorisations de s’évader de la réalité immédiate pour faire appel à son ressenti profond. Il existe en effet des freins à la créativité : l’habitude, les comportements répétitifs, l’obéissance aux maîtres, la peur du risque. Tous ces freins sont appliqués le plus souvent de manière inconsciente ; le simple fait de les rendre conscients permet de les surmonter dans bon nombre de cas.

Enfin, l’imagination est aussi le domaine des peurs qui nous empêchent d’agir, ou de prendre les décisions qui seraient nécessaires, dans le champ de la rationalité, mais dont nous imaginons des conséquences qui nous paralysent. Par exemple, l’enfant qui ne veut pas aller se coucher parce qu’un monstre est tapi sous son lit ou le cadre en recherche d’emploi, qui après une rupture difficile avec son précédent employeur, s’imagine qu’il ne peut demander d’appui à aucun de ses précédents collègues, puisqu’il sera forcément jugé de façon défavorable. Dans ce cas le travail avec le coach sera de faire dépasser cette imagination, non pas créatrice, mais destructrice de possibles.

C) Utiliser les analogies

Utiliser les analogies c’est faire appel successivement aux deux hémisphères de notre cerveau :

  • l’hémisphère gauche, domaine du langage, de la parole, de l’écriture qui est le siège privilégié de la rationalité, le centre de la pensée analytique, logique et symbolique.
  • l’hémisphère droit, centre de la pensée analogique et globale, de l’intuition et de l’imagination, qui voit les informations dans leur ensemble, les traite simultanément et en fait la synthèse.

Bien qu’ayant des spécialisations différentes, les deux hémisphères fonctionnent en interaction, se complètent et se contrôlent mutuellement, chacun d’entre eux apportant une appréhension différente de la réalité.

Le créatif doit tirer profit de cette interaction. L’idée créative n’est pas, en effet, qu’une idée originale, neuve ; c’est aussi une idée utile qui va permettre de générer des effets mesurables.

Les deux zones du cerveau définissent les deux méthodes d’approche d’un problème. La première méthode est mathématique, rationnelle. Elle est convergente car elle se centre sur le problème et la découverte de la solution par raisonnement logique. La seconde méthode est plus intuitive, irrationnelle. Elle est divergente car elle s’éloigne du problème. La divergence est typique des enfants, des artistes. Elle se perd avec l’âge et la formation. La convergence provient de notre éducation scientifique et technique.

Sur un problème donné, la pensée convergente tente de raisonner, d’attaquer logiquement le problème. La pensée divergente tente de s’éloigner du problème, attaque le problème de manière plus irrationnelle. Si seule la pensée divergente est en exercice, le risque est que la solution au problème ne soit jamais trouvée, en tout cas pas dans le monde physique. On obtient des solutions plus oniriques. Si seule la seconde méthode est utilisée, on s’attaque directement au problème, sans originalité (ex : résolution d’une équation second degré). Pour les problèmes plus complexes, il faut la conjonction des deux types de pensée (diverger pour inventer ; converger pour appliquer). Cependant il faut veiller à garder les deux modes séparés sinon les deux méthodes s’interfèrent.

Cette séparation est le résultat fondamental de l’étude du cerveau humain. Toute méthode de créativité doit respecter ce principe. Toute réflexion organisée respecte également ce principe.

Si l’on analyse un processus de pensée tel que celui utilisé par exemple pour la réparation d’objets ou de machines, nous pouvons le décomposer ainsi :

1. Identifier la cause de la cassure ou de la panne

Préparation : Étape pendant laquelle le problème et l’objectif visé sont définis précisément. C’est essentiellement une étape logique, mais une étape indispensable pour la compréhension du problème.

2. Imaginer (visualiser mentalement) comment il était possible d’y remédier et avec quel type de pièce.

Incubation : On cogite, le but de cette phase est de se laisser pénétrer par le problème. Plus exactement, c’est la phase d’interaction entre la partie gauche et la partie droite du cerveau. C’est l’étape préliminaire à la création proprement dite des idées. Il faut que le problème soit emmagasiné par le côté droit. Cette phase dépend énormément de la complexité du problème. Il se peut même que pour des problèmes assez complexes celle-ci soit impossible et le cerveau n’emmagasinera dès lors qu’une partie du problème

Illumination : C’est la phase de divergence. La partie droite du cerveau va générer des idées dans toutes les directions. Cette phase est fortement dépendante des deux étapes précédentes. Toutes les idées seront générées sur base de la compréhension du problème Les idées sont émises sans aucun contrôle de leur logique.

3. Rechercher si dans le matériel ou les pièces disponibles en stock quelque chose pouvait être adapté pour réaliser la réparation

Evaluation/Réalisation : (convergence) : Cette phase valide les idées générées en phase d’illumination. C’est la partie gauche du cerveau qui est à nouveau utilisée. Elle les compare avec les schémas logiques provenant de notre éducation. Le principe des méthodes de créativité sera de suspendre cette phase pour éviter qu’une idée originale soit évincée pour une question d’éducation, d’habitude, …

4. Réaliser la réparation (et éventuellement revenir en arrière si l’adaptation n’apparaît pas possible, pour une raison ou pour une autre).

Vérification : contrôle si les objectifs ont été atteints

Le processus ainsi décrit permet de bien distinguer les deux ressources :

  • L’intelligence, qui permet de comprendre et d’analyser une situation sous tous ses aspects et d’en réaliser l’analyse
  • L’imagination, pour penser les solutions applicables.

Il apparait ainsi que les instruments de mesure de la seule intelligence, tels que le Q.I., qui voit d’ailleurs sa dictature remise en cause, ne permettent pas à eux seuls de mesurer les capacités d’un individu. En effet, le Q.I. n’évalue pas la capacité d’adaptation de la personne sur son lieu de travail, ne prend pas en compte sa capacité à négocier, réagir, comprendre les autres ou à s’analyser soi-même.

D) S’appuyer sur l’intelligence et l’imagination collective

Nous avons jusqu’à présent raisonné au niveau de l’individu. Il est d’expérience évidente, cependant qu’une décision, une action, sera de meilleure qualité si l’on mobilise la connaissance et l’expérience de plusieurs personnes pour la concevoir. L’enjeu de l’intelligence collective est que la performance collective soit supérieure à la somme des performances individuelles. D’un point de vue opérationnel, l’intelligence collective est la capacité d’une organisation, d’un collectif à se poser des questions et à chercher les réponses ensemble.

Pour une entreprise, il s’agit de mobiliser l’expérience et les connaissances de ses parties prenantes (salariés, fournisseurs, clients) afin d’améliorer sa performance, de mettre en place, d’appliquer la meilleure stratégie compte tenu de ses moyens et de ses ressources.

L’avènement du numérique offre évidemment des instruments qui permettent de faciliter les coopérations intellectuelles. Cependant il est important de distinguer la réflexion collective de la communication collective :

  • La communication permet l’échange des informations sans qu’il y ait forcément des coopérations intellectuelles
  • La réflexion implique des coopérations intellectuelles qui permettent d’interagir sur l’information existante chez chacun des acteurs pour la transformer en une nouvelle information.

Cette distinction est importante car souvent on pense coopérer alors qu’on ne fait que communiquer.

Il convient également de distinguer la réflexion d’avec la décision : une réflexion collective ne conduit pas nécessairement à une entreprise démocratique, dans laquelle toutes les décisions se prendraient à la majorité ! L’intelligence collective contribue au processus d’émergence de la décision mais n’impacte pas directement la prise de décision. En fait, l’intelligence collective n’induit pas en elle-même une redistribution du pouvoir, mais un changement dans l’exercice du pouvoir, dans les modes de management. L’objectif du management de l’intelligence collective est d’obtenir une décision intelligente par le biais d’outils, de méthodes, de processus et de technologies.

L’impact des technologies numériques dans les pays industrialisés se traduit par des organisations de plus en plus transversales qui laissent une plus grande place à la liberté d’expression et à la participation. Les structures organisationnelles classiques (organigrammes hiérarchiques des entreprises, institutions représentatives dans les démocraties, administrations…)  se trouvent de plus en plus « challengées » par une démocratie « directe » rendue possible par les réseaux sociaux et les autres formes de communication numérique :  forums, pétitions, sondages …

Cette évolution, qui est déjà largement perceptible, n’en n’est cependant qu’à ses débuts. Pour permettre que se mettent en place des entreprises, des institutions plus intelligentes, plus adaptables, prenant en compte l’aspiration de leurs membres à davantage de sens et de participation, il conviendra de trouver les moyens et les outils pour mobiliser l’intelligence collective.

E)  Le rôle du coaching

Si l’on raisonne en terme d’objectif à atteindre (réparer, c’est-à-dire améliorer une situation que l’on juge inconfortable, inefficace ou peu productive) le coaching apparaît comme le moyen d’aider le coaché à trouver par lui-même les solutions appropriées à l’atteinte de son objectif (en somme trouver la bonne pièce dans sa « boîte à outil ».

Pour l’essentiel, le coaching est le moyen de :

  • Faire revivre un succès précédent pour l’adapter à une situation présente
  • Explorer des possibilités d’action qui n’avaient pas été envisagées
  • Imaginer comment les handicaps que l’on peut constater peuvent se transformer en atouts …

Le coaching est donc l’instrument permettant de faire travailler l’imagination, afin de puiser dans le souvenir, les expériences vécues et les théories apprises, les solutions pour s’adapter à une situation professionnelle ou personnelle nouvelle, d’améliorer le fonctionnement d’une équipe, plus généralement d’aller plus efficacement et plus rapidement où il a envie d’aller.

Adaptation ou mise en conformité ?

Le terme « adaptation » mérite toutefois d’être explicité quand il s’agit du coaching en entreprise. De quelle adaptation s’agit-il ?

  • S’agit-il pour le collaborateur de se sentir plus à l’aise dans son milieu de travail, l’aider à accomplir ses objectifs personnels ?
  • Ou s’agit-il de « formater » un collaborateur en fonction de ce qu’attend l’entreprise ?

Dans une société qui cultive la performance et l’intégration, le coaching risque en effet d’être l’instrument d’un « formatage » des individus, d’une mise en conformité sociale dans une perspective de rentabilité comportementale.

Face à une demande qui semblerait découler de cette tendance, c’est l’éthique du coach qui doit lui permettre de discerner si son intervention répond bien à une demande authentique du coaché et non à une « soumission librement consentie ».

Dans ce but, le coach devra procéder à une exploration des liens entre les aspirations du coaché, le contexte du travail et l’identité et les désirs de la personne. Cela implique du coach des capacités à appréhender le contexte de travail du coaché, à clarifier sa propre posture pour comprendre le système dans lequel il intervient et les jeux dans lesquels il peut éventuellement se faire prendre.

 

Auteur : F. Malrieu

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